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Il y a une semaine, Ta3chorte ! le 31/10/2015 à 06h14

Il y’a une semaine, la localité de Goulmima et plus précisément Ighrem n’Igoulmimen a célébré comme elle le fait chaque année depuis plusieurs siècles « Idd N’Ta3chorte » (la nuit d’Achoura). Je saisis cette occasion pour rappeler la chronique que je lui ai consacrée il y a exactement une année. 

 Ne laissons pas Ta3chorte perdre son âme ! (01/11/2014)

Si je vous demande, quel est l’événement qui est célébré chaque année à Goulmima dans une ambiance festive conjuguant deux événements historiques, l’un de joie et l’autre de deuil?  Si vous êtes de Goulmima et précisément d’Ighrem, sans aucune hésitation vous allez me répondre Ta3chorte.

Pour ceux qui ne connaissent pas l’origine de cette manifestation historique et culturelle, voici ci-après un bref petit rappel de son historique.

Cet événement remonte à une période bien avant l’avènement des religions dans notre région. En effet, certaines pratiques de cet événement ont une origine païenne. La tradition de s’arroser d’eau entre garçons et filles, ainsi que le port de «salf» en feuilles de palmier autour de la tête et qu’on jette le soir de Ta3chorte pour se débarrasser de l’avarice, du laxisme et de la fainéantise qui sont en nous en sont la preuve d’un rite païen.

Après  l’avènement du judaïsme  dans notre région, est venu se greffer à cette façon de fêter cet événement un apport de la tradition juive qui consiste à commémorer l’anniversaire de la sauvegarde par Dieu de Moise et de son peuple de la tyrannie du Pharaon en lui ouvrant un passage dans la mer rouge et en noyant l'armée pharaonique.  Et c’est ainsi donc que les juifs pendant dix jours commémorent ce miracle divin en chantant et en dansant leur Ahidouss devant les ksars et sur les places de leurs mellahs. Cette pratique juive donne à cet événement son coté festif et joyeux.

Puis après c’est autour de deux événements se rapportant à l’Islam qui sont venus eux aussi se greffer à la manière de célébrer 3achora le premier c’est en cette période de Ta3chorte que les musulmans s’acquittent de la Zakate (impôt religieux). Et le second moins gai, rappelle l’assassinat à Karbala de Houssaine Bnou Ali, petit fils du prophète par Yazid Bnou Mou3aouiya. Cet assassinat a été perpétré durant cette période de 3achoura. Et c’est cette tragédie qui même aujourd’hui continue d’avoir des répercutions sur la Ouma qui a donné à l’événement son coté triste qui lors du carnaval se traduit par des déguisements tristes des participants qui se couvrent le visage de suie. Cet assassinat a laissé la tradition d’offrir à chaque enfant le soir du carnaval un cadeau représenté par une « Takloute » (petite trousse en feuilles tressées de palmier) , contenant du couscous, un morceau de viande et un œuf dur. Ces cadeaux aux enfants rappellent les cadeaux que faisaient les musulmans aux orphelins du petit fils du prophète pour leur faire oublier la disparition de leur père.

Ensuite est venue se greffer à cet événement une tradition païenne d’origine africaine ramenée par les esclaves de l’Afrique subsaharienne. Cette tradition consiste à maquiller et à faire porter des colliers de coquilles vides d’escargots aux hommes qui sont sortis du célibat et qui se sont marié durant l’année écoulée. Ces nouveaux mariés sont portés sur les épaules des hommes qui tout en chantant «Ousar i3awd, awa kna di 3awd » les transportent pour les jeter dans la séguia.

Ainsi donc, Ta3chorte regroupe tous ces événements pour qu’elle soit  une fête où joie, deuil et solidarités sont célébrés ensemble indépendamment de l’appartenance ethnique et religieuse des habitants.

 Ni le conflit israélo-palestinien, ni les revendications relatives à l’amazighité ni les mots vulgaires et indécents n’étaient évoqués durant cette fête qui reste avant tout un événement culturel de notre région.

Hélas, ces dernières années, cette fête ancestrale qui fait partie de notre patrimoine culturel n’a pas échappé à l’influence de la situation politique et sociale du moment. Les chants judéo-berbères pour ne parler que d’eux ne sont plus chantés comme ils l’étaient avant. Seuls quelques groupes essaient de sauvegarder ce qui peut encore l’être de cette culture en déperdition. La poésie judéo-berbère ne se renouvelle plus et se meurt à petit feu non pas seulement par manque de poètes juifs amazigh dans la région, mais aussi par la dérive que prend d’année en année cette fête !

Mon, militantisme pour Tamazighte ne date pas d’aujourd’hui et ma sympathie pour le peuple palestinien dont Israël a spolié les terres ne souffre d’aucune ambigüité, mais évitons de tout mélanger et de tout confondre. A chaque cause ses moments de revendications et ses moments de manifestations.

Pour clore cette chronique et revenir à Ta3chorte, je parie que lundi soir lors du carnaval, vous n’arriverez pas à reconnaitre l’auteur de cette chronique même s’il s’adresse à vous et vous dit « Tchafou ou Chtafou » !

Ainsi va Ghriss

Goulmima le 01/11/2014

 

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