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ARRAW N GHRISS : INTERVIEW le 26/12/2009 à 13h57

L'intégralité de l'interview parue dans l'opinion du jeudi 27/03/08
Une année après la remise par le Président de l’Association Arraw N’Ghriss à l’ex- Premier ministre, Driss Jettou, d’une pétition pour la construction d’un barrage sur Oued Ghriss, nous avons rencontré Mr Ali Ouidani Président de ladite Association pour faire le point sur ce sujet et sur les événements que la région du SUD-EST a connus ces derniers temps.

Q. : Tout d’abord, que signifie Arraw N’Ghriss ??
R. : Ca ne signifie rien d’autre qu’ « Enfants de Ghriss », en Tamazight.?

Q. : Où en est l’Association Arraw N’Ghriss que vous présidez ?
R. : Elle entame sa troisième année d’existence avec à son actif
* L’organisation de Trois opérations « Cartable pour chaque écolier »,
* Une assistance permanente aux malades nécessiteux pour l’achat de médicaments
* Une participation au parrainage d’une étudiante qui poursuit ses études de médecine
* Le projet de construction de Tadarte N’Tmahdarte à Tadighouste
* Le projet de création d’une bibliothèque itinérante au profit des élèves des écoles enclavées
* La signature d’une pétition pour la construction du Barrage d’Amssed

Q. : Alors, justement pour le barrage, où en êtes-vous
R. : Une pétition signée par un peu de 5000 personnes a été remise par mes soins au secrétariat de l’ex- Premier ministre, Driss Jettou, et des copies ont été adressées au Wali et au Président de la région de Meknès Tafilalet ainsi qu’au gouverneur d’Errachidia. Nous avons aussi utilisé les médias (Radio et Presse) pour faire passer nos doléances.

Q. : Et quels sont les résultats obtenus suite à toutes ces actions ?.
R. : Rien à ce jour. Et c’est ce qui nous fait mal. Il n’y a pas plus méprisant que l’indifférence ! Mais il y a tout de même un aspect positif qui est le fait que tous les habitants de la région sont conscients de la nécessité de la construction du barrage.

Q. : Et qu’elle est la prochaine étape ?
R. : Nous allons nous concerter pour arrêter les actions à entreprendre. Soyez sûr que le barrage reste notre préoccupation jusqu’à sa construction

Q. : Avez-vous d’autres projets ?
R. : Bien sûr,
* L’opération cartables pour la prochaine rentrée scolaire est en préparation. Cette année elle concernera les écoliers de Goulmima centre, d’Ighrem, de Waqqa et de Tilouine.
* Nous tenons toujours à la réalisation de Tadarte N’Tmahdarte à Tadighouste qui permettra aux filles rurales de poursuivre leurs études au-delà de la 6eme année du primaire.
* Nous travaillons sur la création d’une bibliothèque itinérante pour les élèves des écoles enclavées,
* Nous avons en projet la création d’un dispensaire « nomade » pour soigner mais surtout apprendre aux femmes nomades l’hygiène sanitaire ainsi que les premières règles de la Protection Maternelle et de l’Infantile (PMI) .
* Nous avons en projet l’organisation d’un festival culturel « Ihidass N’Ghriss » à Goulmima, il ne nous manque que l’accord des élus et des autorités pour un soutien logistique et organisationnel.


Q. : En quoi consiste ce festival ?
R. : Ce festival permettra de sauvegarder notre patrimoine culturel, et de faire connaître la richesse culturelle de notre région. Vous savez contrairement à certaines régions dont les habitants sont issus de la même tribu, la région de Ghriss est culturellement plus riche par la diversité des tribus qui composent sa population. Vous avez les Ait Morghade, Iqqabliyen, Ait Atta, Ait Hlidou, Chorfa, Igouramne, Issamkhane et Arab Sbah

Q. : Vous avez une tribu arabe à Ghriss ?
R. : bien sûr, et nous en sommes fiers car même si nos Arab Sbah ne sont pas aussi riches que leurs cousins du Kuweit, ils sont fiers de leur appartenance à Ghriss

Q. : Est-ce qu’on peut traiter le domaine politique aussi ?
R. : Pourquoi pas. Seulement je précise que ce que je vais déclarer n’engage que ma personne et non l’association que je préside.

Q. : Que pensez-vous des évènements que le Sud-Est a connu ces derniers mois ?
R. : Ce qui est arrivé n’est que les prémisses de ce qui risque d’arriver dans toutes les localités de la région si on n’anticipe pas pour trouver les solutions aux problèmes qui touchent les habitants de la région.

Q. : Quels sont justement ces problèmes ?
R. : Je commencerai par le chômage qui touche, les jeunes et particulièrement ceux qui ont terminé leurs études universitaires. Vous savez que lorsque l’Etat avait décidé la construction d’une faculté à Errachidia, tout le monde a applaudit, car on pensait aussi qu’un accompagnement par un développement économique de la région allait se faire qui permettrait aux étudiants terminant leurs cursus universitaires de trouver un emploi. Malheureusement rien n’est fait dans ce sens. Après leurs études, nos lauréats ne trouvent pas d’embauches. Même l’administration qui était un dernier recours pour eux n’est plus preneuse ! Donc au mécontentement de tous ces jeunes vient s’ajouter celui des parents qui ont fait tant de sacrifices et qui comptaient sur l’emploi de leurs enfants pour les sortir de la précarité dans laquelle ils vivent.

- Vient ensuite la marginalisation dont fait l’objet la région. Les gens constatent via la télévision ce qui se fait dans d’autres régions et se demandent pourquoi oublie-t-on cette région du Sud-Est ? A titre de comparaison, en ville on est mécontent parce que quelques lampes manquent dans une rue, dans nos campagnes on manque de vaccins parce qu’on n’a pas d’électricité pour faire marcher des frigos dans les dispensaires quand ces derniers existent. En ville, les gens protestent lorsqu’une rue est coupée pendant deux heures pour une forte chute de pluie. Dans nos localités de montagnes les pistes cahoteuses sont coupées durant des jours et on attend que la neige fonde tranquillement sous l’effet du soleil.

Q. : D’après vous quels sont les raisons de cette marginalisation à laquelle vous faite allusion ?
R. : Beaucoup pensent, que c’est une conséquence des événements que Goulmima a connus en 1973; mais ils oublient que l’officier qui commandait les troupes qui avaient mâté la rébellion était de Goulmima et que cet officier avait reçu une rafale de mitraillette qui l’avait gravement blessé !

Q. : Est-ce que la question Amazigh n’est pas pour quelque chose aussi ?
R. : Si elle est pour quelque chose c’est parce qu’on veut qu’elle y soit !

Q. : Comment ça ?
R. : L'Amazighité comme l’Arabité appartiennent à tous les marocains et ne peuvent apporter que fierté et richesse culturelle à notre pays. Les gens qui interdisent les prénoms Amazigh ou qui essaient de traduire les noms amazighs des villes ou des localités sont dans leur tort. Je dirais même qu’ils n’ont pas compris le signal fort que notre auguste Roi leur a donné en baptisant des nouvelles villes en construction par des noms Amazigh (Tamansourte à Marrakech, Tamesna à Rabat et Tagadirte à Agadir) Je vais vous dire une réalité il y a quelques années cette appartenance ethnique ne posait aucun problème au Maroc. On trouvait des Arabes et des Chorfas berbèrisés (cas des Belghitti à Ghriss), mais aussi des berbères arabisés (les Znatas et d’autres) en plus du bilinguisme de plusieurs autres tribus.

Q. : Et pourquoi ce bilinguisme n’est-il pas généralisé ?
R. : Ce que je peux vous dire c’est que ce sont les berbères qui apprennent l’arabe, la réciprocité n’est pas toujours de mise!

Q. : Peut être que c’est difficile d’Apprendre Tamazighte ?
R: Non, c’est la volonté qui fait défaut. J’étais l’année passée à Imilchil pendant le moussem de Sidi Ahmed Oulmghenni (fête des fiançailles), vous savez, j’ai trouvé deux filles aux yeux bleus donner des leçons d’éducation sanitaire en Tamazighte aux femmes d’Imilchil. Quand j’ai demandé de quelles villes du Maroc elles sont originaires, on m’a répondu qu’elles sont américaines et qu’elles ne sont dans la région que depuis une année ! Je connais aussi des marocains qui ont occupé durant plusieurs années des postes importants dans l’administration dans des régions Amazighophones sans fournir d’effort pour apprendre leur langue. Je dis leur langue parce qu’en tant que marocain Tamazight leur appartient aussi.

Q. : Et comment ils communiquaient avec les populations ?
R. : Imaginez toutes les incompréhensions qui peuvent résulter de ce fait ! combien de fois on a fait appel au chaouch pour traduire les dires d’un Amazigh au juge qui est appelé à prononcer un jugement ! Bonjour les erreurs judiciaires ! Je précise tout de même que ce problème de langue existe dans toutes tes régions du Maroc et non seulement à Ghriss

Q. : Et L’IRCAM qu’est-ce que vous en pensez ?
R. : C’est une bonne chose qu’il soit créé, Je ne connais pas les missions qui lui sont confiées, mais personnellement je reste sur ma faim quant à ce qu’il fait et ce qu’il peut faire.

Q. : Peux-tu mieux t’expliquer ?
R : Je pense que l’IRCAM qui est tout de même un institut créé par la Plus Haute Autorité du pays ne doit pas se contenter jouer des petits rôles. Il doit s’élever et travailler plus sur la stratégie de développement et de la sauvegarde de la langue et de la culture Amazigh. Ce n’est pas son rôle à mon humble avis de former les enseignants de Tamazight. Les enseignants de la langue doivent être formés par l’éducation nationale comme le sont les enseignants de l’arabe, de français ou de l’anglais. Même chose pour la future TV amazigh, l’IRCAM, peut faire des recommandations des propositions mais c’est au ministère de tutelle de prendre la formation et d’établir les programmes de cette chaîne. L’IRCAM est un Institut qui appartient à tous les marocains et ne doit pas se considérer comme chargé uniquement de la « chose Amazigh» avec un petit A

Q : Il apporte tout de même une aide importante aux diverses associations pour l’organisation des manifestations culturelles ?
R. : Peut être, même si notre association n’a pas reçu un seul dirham de leur part !

Q. : avez-vous sollicité les responsables de l’institut ?
R. : A vrai dire non, mais je pense que c’est aussi à eux de se déplacer et de voir ce qui se fait sur le terrain et de s’assurer de la crédibilité des associations à qui ils accordent des subventions. Mais bon ce n’est pas important, nous travaillons avec nos moyens de bord.

Q. : Vous avez quelque chose à ajouter sur la culture Amazigh ?
R. : De quoi écrire des pages. Mais je me contenterai de vous dire que c’est la même chose que pour l’enseignement. Il faut que le patrimoine culturel Amazigh soit pris en charge par le ministère de la culture. On devrait même créer un département ou une direction chargée de la culture Amazigh pour rattraper tout le retard cumulé depuis plusieurs années. Il faut absolument arrêter de cantonner toute la culture amazighe dans son folklore même si nous en sommes fiers

Q. : Et les artistes Amazigh, sont-ils un peu aidés ?
R: Vous voulez certainement parler des poètes et chanteurs ? Les artistes peintres amazighs sont aussi nombreux et je peux vous en citer des femmes et des hommes qui sont reconnus aussi bien au Maroc qu’à l’étranger pour leurs créativités,

Q. : Oui vous avez raison, je pensais aux artistes chanteurs.
R. : Pour répondre à votre question je ne prendrais simplement comme exemple de ce que vivent les artistes amazigh que deux cas. Le premier est celui de Mohamed Rouicha et Najate Attabou et le deuxième cas est celui de Lghazi Bnaceur.
Pour le cas de Rouicha et Attabou, voilà deux artistes qui écrivent les paroles de leurs chansons, qui les composent qui les mettent en musique et qui jouent, pour le cas de Rouicha d’un instrument musical ! Qu’a-t-on fait pour ces deux artistes par rapport à certains et certaines qui ne font que prêter leurs voix et se présenter sur scène avec un décolleté ou une chevelure passée au gel ?
Pour le cas de Lghazi Bnaceur, c’est une honte pour nous tous d’accepter qu’un artiste de son calibre qui a tant donné à la chanson amazigh et dont les chants ont bercé notre enfance soit réduit à vivre la précarité qu’il vit à M’rirte !

Q. : Revenons à Ghriss, quels sont les secteurs qui peuvent être développés ?
R. : En premier lieu , l’agriculture Vous vous rendez compte de ce qu’on peut faire de cette région si on décide de construire des Barrages sur les oued du versant sud du haut atlas qui sont : le Ghriss, le Ferkla (programmé pour cette année) le Todgha et le Dadès. Toute la plaine située entre le haut atlas et l’Anti-Atlas et qui s ‘étend de Boulmane du Dadès à la frontière algérienne, plus grande que le Tadla sera irriguée et mise en valeur ! C’est la solution pour le décollage économique de toute cette région du SUD-EST du Maroc.
Vous avez aussi le domaine minier qui peut servir de levier aussi avec l’implantation sur place de petites unités de transformation de minerais.
Vous avez le tourisme, avec cette spécificité qu’à la région d’offrir aussi bien un tourisme de montagne et de désert.

Q. : Et les secteurs qui demandent une amélioration ?
R. : Tous, avec une priorité pour la santé et la scolarisation des filles en milieu rural !

Q. : Votre dernier mot ?
R. : Mon dernier mot n’est pas seulement pour les décideurs mais aussi pour nos jeunes à qui je dis de ne pas désespérer ni plonger dans l’oisiveté. A nos cadres et à la diaspora pour soutenir ces jeunes et rester attachés à leur contrée ; puis aux décideurs pour les inviter à venir nous rendre visite, ils verront sur le terrain les conditions de vie de ces marocains du SUD-EST ! J’essaie de me rappeler de la dernière visite d’un ministre chez-nous, c’est tellement loin que je ne m’en souviens pas.
Interview réalisée par Mohamed RIAL

Ainsi va Ghriss
Agadir le 23/03/2008

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